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Crime et drogue au carnaval de Rio

Jean-Pierre Langellier - Le Monde.fr

"Ici, à Mangueira, on embrasse son ennemi comme s´il était un frère", promet un vieil air carioca, en hommage affectueux à une célèbre favela, située au nord de Rio, et à sa prestigieuse école de samba, la doyenne du genre. Le compositeur de cette chanson, le légendaire Cartola, fondateur de l´école en 1928, avait aussi choisi les couleurs de son emblème : le vert pour l´espoir, et le rose pour l´amour.
Aujourd´hui, Mangueira n´invite guère à pareil lyrisme. Son étendard et sa gloire sont ternis. A la veille du carnaval, qui enfiévrera une nouvelle fois la ville, du samedi gras d´avant carême au mercredi des Cendres (du 2 au 6 février), l´école la plus aimée de Rio défraie la pire des chroniques, celle du trafic de drogue.
Le scandale éclate le 8 janvier. Ce jour-là, quelque 300 policiers participent à l´"opération carnaval", un raid sur Mangueira. Echanges de tirs, recherches, arrestations. Bilan des fouilles : une tonne de marijuana prête à la vente et des sachets de cocaïne dont l´emballage célèbre "le meilleur crack du monde". La police fait une autre trouvaille, plus macabre, quelques crânes à côté d´un incinérateur de cadavres, surnommé "four à micro-ondes".
Sur la colline de Mangueira, elle découvre aussi un rempart en béton armé - 15 m de long sur 3 m de haut - percé de meurtrières. Ce mur offrait aux trafiquants des positions de tirs impeccables contre leurs ennemis, en civil ou en uniforme. Il sera détruit au bulldozer, sous la protection d´un véhicule blindé et d´un hélicoptère.
Trois semaines après, le caïd du lieu reste introuvable. Se cache-t-il au cœur de la favela où il est né ? A 44 ans, Francisco Paulo Testas Monteiro, alias "Tuchinha", est un vieux cheval de retour. Il régnait déjà sur Mangueira dans les années 1980-1990. Condamné à quarante ans de prison pour homicide et trafic, libéré dix-sept ans plus tard (en 2006), il prétendait s´être "rangé" en découvrant une nouvelle vocation : la samba. L´école de Mangueira l´avait même promu en 2007 compositeur officiel. Sa conversion musicale n´était qu´une couverture commode pour la reprise de son négoce criminel.
A en croire les écoutes téléphoniques publiées dans la presse, Tuchinha empruntait un passage secret pour circuler librement entre la "loge" de l´école et son repaire climatisé, d´où il organisait ses affaires et surveillait 20 lieux de vente, recensés par la police. Son commerce lui rapportait quelque 500 000 dollars par semaine, dont 60 % pendant les week-ends, lorsque les "sambistes" répètent leur spectacle en vue du carnaval.
Toute cette affaire a semé la consternation dans les milieux politiques et artistiques. En témoignent les demi-silences gênés de Cesar Maia, maire de Rio, ou de Gilberto Gil, le chanteur devenu ministre de la culture. Pour la première fois, la presse aidant, les liens incestueux entre drogue et samba sont étalés au grand jour sans démenti possible. Trois reporters du grand journal de Rio, O Globo, ont sollicité des commentaires pendant une semaine. Ils n´ont recueilli qu´une seule réaction, celle d´un poète qui leur a dit : "La samba n´a rien à voir avec ça."
Mais l´éclat symbolique du scandale tient surtout à l´identité de Mangueira, la plus populaire des écoles, 18 fois championne du carnaval. Joyau du patrimoine artistique national, elle est aussi celle qui vante son programme social en faveur des exclus, celle qu´on cite en modèle, pour ses projets éducatifs, sportifs, médicaux, celle qu´on montre aux hôtes de prestige, de Mandela à Chavez, en passant par Bill Clinton ou, au Nouvel An, Vincent Cassel et Monica Bellucci...
En accueillant un chef de la pègre, Mangueira, qu´on eût voulu insoupçonnable, a commis un péché. Certains commentateurs y voient une insulte à la mémoire de générations d´artistes, voire "un crime culturel". Peut-être. Mais il y a quelque hypocrisie dans les réactions indignées des "gens de l´asphalte" qui ont la chance de ne pas vivre sur les pauvres collines.
Car depuis que favela rythme avec samba, depuis que les écoles existent, celles-ci flirtent avec le crime. Pour survivre et pour briller dans un carnaval de plus en plus fastueux et somptuaire. Leurs bienfaiteurs traditionnels sont les banquiers du bicho, le jeu de la bête, la loterie clandestine dont les 25 billets représentent des animaux.
Le bicheiro finance la samba, en échange d´une clientèle docile et d´une respectabilité de façade. Son fief correspond au territoire de l´école. Les bicheiros ont prospéré là où l´Etat défaillait. Pouvoir parallèle, ils permettent à l´école d´offrir à ses membres un emploi stable ou l´espoir d´une ascension sociale. Avec la drogue, certains protecteurs se sont reconvertis ou ont dû céder la place à des parrains plus avides et plus violents.
Pour réduire l´emprise du milieu sur la samba, les autorités accroissent leur aide financière. L´Etat fédéral, l´Etat de Rio et la mairie ont donné cette année quelque 10 millions de dollars aux 12 grandes écoles. Ce système de subventions reste imparfait car une partie de la manne est allouée à la Liesa, la toute-puissante ligue des écoles, qui redistribue l´argent mais sans rendre compte de son usage.
Certaines écoles sont parrainées directement par un Etat fédéré, voire un pays étranger. C´est le cas de Mangueira, associée en 2008 à l´Etat de Pernambouc, en échange d´un joli pactole. Plusieurs de ses chars allégoriques vanteront les charmes de cette région du Nordeste. En 2006, la compagnie pétrolière vénézuélienne avait octroyé 1,5 million de dollars, au nom de la solidarité entre les peuples.
Cette année, plusieurs sponsors privés, dont Nestlé et HSBC, soutiennent une école qui a choisi pour thème "les travailleurs du Brésil". Les autres sources de revenus sont plus intimement liées au carnaval : vente des billets d´entrée au Sambodrome, la vaste tribune construite par Oscar Niemeyer, devant laquelle défilent les écoles ; droits de retransmission télévisée ; diffusion des CD et DVD.
Les liens entre drogue et samba ne sont que l´un des symptômes du narcotrafic, un mal dont les habitants des favelas sont souvent les premières victimes. Dans son vieux refrain, Cartela constatait : "Les habitants de Mangueira sont si pauvres qu´ils n´ont que le soleil pour toit." Chanterait-il un air très différent aujourd´hui ?
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Jean-Pierre Langellier a été nommé correspondant régional du Monde en Amérique du Sud. Il est basé à Rio de Janeiro.
Jean-Pierre Langellier
Article paru dans l´édition du 08.02.3